L'atroce vidéo d'un viol et de meurtres par une milice en RDC témoigne du chaos de ses provinces

Posted on October 9, 2017 00:10:11 Filed in Faits-Divers


 
© Lionel Healing Source: AFP
Soldats de RDC et casques bleus en mars 2007 à Kinshasa (illustration).

La vidéo d'une horrible exaction survenue en République démocratique du Congo en avril 2017 par une milice – viol et meurtres en public – a horrifié le pays. Ce fait divers rappelle que la crise en RDC est aussi violente que trouble.

La province du Kasaï occidental, dans le centre de la République démocratique du Congo (RDC), a été le 8 avril 2017 le théâtre d'une abomination que les habitants peinent à oublier, relatée par le site des Observateurs de France 24. Dans un contexte de conflits armés violents, ayant fait 1,7 million de déplacés, une milice nommée Kamuina Nsapu a organisé un pseudo-tribunal coutumier dans le village de Luebo, dont ils avaient pris le contrôle le 31 mars, avant d'en être chassés le 19 avril.

Selon le site, les rebelles en armes ont regroupé les habitants sur une place de cette agglomération de 40 000 âmes. Ils ont placé une femme et son beau-fils (le fils de son mari et de sa deuxième femme) au centre de la foule. Les miliciens ont condamné l'homme à violer sa belle-mère en public, puis les ont découpés à la machette devant la foule horrifiée. Le motif : la villageoise aurait servi du poisson aux miliciens, alors que cela était contraire à leurs rites coutumiers et que cela pouvait nuire à leurs «charmes de protection». La scène a été filmée par les miliciens exaltés. La foule, terrorisée, n'est pas intervenue par crainte de représailles.

Après l'ignoble massacre, les deux cadavres ont été abandonnés durant deux jours au centre du village. La vidéo n'a resurgi sur les réseaux sociaux que très récemment.

Le président Joseph Kabila face aux chefs tribaux

Ce fait divers d'une extrême violence est le point d'orgue d'un immense conflit entre les autorités et une milice locale, qui commettait régulièrement des exactions depuis l'assassinat de son chef en août 2016. Le conflit du Kasaï en RDC, dû à l'embrasement anti-gouvernemental de plusieurs provinces, a été peu médiatisé, mais ses répercussions se sont avérées dramatiques. «Au moins 1,74 million de personnes sont affectées par la crise complexe qui sévit dans la région des Kasaï – Kasaï, Kasaï-central, Kasaï-oriental, Lomami et Sankuru – depuis le mois d'août 2016», a informé à l'époque le bureau de l'ONU aux affaires humanitaires en RDC.

Le président Joseph Kabila, au pouvoir depuis 2006 après deux mandats consécutifs, aurait dû organiser des élections et quitter le pouvoir en décembre 2016. «Comme au Rwanda, comme en Ouganda, les présidents souhaitent gouverner au-delà du mandat permis», explique Yves Durieux, ancien conseiller militaire aux opérations de l'ONU en RDC, contacté par RT France.

Il faut considérer la physionomie du pays, immense, sans réseau, sans infrastructure. Un contrôle, une centralisation est impossible



Dans un contexte de fureur des populations, l'administration du Kasaï délaisse la gestion du territoire. L'anarchie prévaut, et le chaos s'installe. Dans cette province éloignée de la capitale Kinshasa, les chefferies coutumières sont puissantes, et l'Etat y est détesté. «Ce n'est pas comme si Kabila contrôlait [la région]. Localement, il y a des petits chefs qui prennent le pouvoir. Au moment de la crise du Kivu [conflit opposant les autorités à des forces rebelles dans l'est du pays entre 2004 et 2009], la seule chose que Kabila a faite est de transporter des valises de billets pour payer les milices. Rien ne fonctionne. Il faut considérer la physionomie du pays, immense, sans réseau, sans infrastructure. Un contrôle, une centralisation est impossible», poursuit l'ancien conseiller.

Une nouvelle loi de 2015 vient toutefois légitimer le pouvoir des chefs coutumiers, en leur accordant une rémunération et la reconnaissance de leur statut. Mais cela signe aussi la tentative d'accaparement des chefs locaux par le pouvoir, qui les achète. Certaines chefferies, néanmoins, n'obtiennent pas de telles faveurs. C'est le cas de la mouvance Kamuina Nsapu. En 2015, son sixième dirigeant depuis 2012, Jean-Prince Mpandi, est accusé de critiquer le régime et de vouloir faire sécession. Quelques mois plus tard, en août 2016, ce leader très influent est assassiné.

Ce crime est le point de départ d'un conflit qui ne s'apaise qu'un an plus tard. Des jeunes, enfants et adultes, qui se réclament des Kamuina Nsapu se rebellent contre l'Etat et sèment le chaos dans le Grand-Kasaï. Les partisans de cette mouvance arborent un bandeau et des vêtements rouges comme on peut le voir sur cette vidéo.


Les jeunes miliciens détruisent des bâtiments de l'Etat et font l'objet d'une répression implacable par les forces de sécurité, qui les massacrent même lorsqu'ils sont désarmés. Comment expliquer une telle violence de la part de groupes censés faire régner l'ordre ? «Les forces de sécurité ont souvent commis des exactions quand j'étais en poste», se souvient Yves Durieux. «Les soldats ne sont souvent pas payés, car l'argent est confié au chef [local], qui en garde une partie et distribue le reste au compte-goutte ; ils n'ont parfois même pas de quoi manger. Dans ce contexte tendu, de grandes violences surviennent», explique l'ancien conseiller.

La situation de chaos depuis août 2016 préoccupant l'Organisation des Nations Unies (ONU), deux experts sont missionnés en mars pour enquêter sur les exactions. Les deux agents, l'Américain Michael Sharp et la Suédo-chilienne Zaida Catalan, sont enlevés le 12 mars et leurs corps retrouvés 16 jours plus tard dans une fosse commune.

Ce conflit entre rebelles du Kamuina Nsapu et autorités, qui aura duré un an, aura provoqué la mort de 3 000 personnes et occasionné plus d'un million de déplacés. 80 charniers ont été découverts. C'est dans ce contexte qu'a eu lieu le viol et l'exécution des deux villageois et le simulacre de tribunal coutumier, sachant que les coutumes ordinaires proscrivent tout acte extrême. Le conflit ne commence à s'apaiser qu'en mai 2017.

Un épilogue aux zones d'ombres

Un déplacement du président Joseph Kabila, le 30 mai au Kasaï-Central, amorce une tentative de rétablissement de la paix en rassemblant divers interlocuteurs du conflit. Les assassins présumés des deux experts de l'ONU ont été arrêtés et qualifiés par le pouvoir central de «terroristes», et non de miliciens, soulevant les plus grands doutes de la part des instances occidentales. Mais le ministre de la Communication de RDC, Lambert Mende, refuse catégoriquement l'envoi d'une commission d'enquête internationale indépendante.

Entre-temps, un enregistrement téléphonique très compromettant pour le député national Clément Kanku a été retrouvé dans le téléphone de l'experte de l'ONU Zaida Catalan. L'appel laisse entendre que le député aurait discuté avec des miliciens et encouragé des meurtres dans le grand Kasaï, alors qu'il était censé soutenir les forces de sécurité.

Actuellement, des initiatives sont en cours pour réinsérer des centaines d'enfants ou adolescents sortis des milices, pris en charge par des associations avec l'appui de missions de l'ONU.

Le 20 septembre s'est tenue à Kananga, chef-lieu du Kasaï-Central, une conférence pour la paix à laquelle assistait Joseph Kabila. En août, le président a réaffirmé sa volonté de conduire des élections, sans préciser de date.

Plus récemment encore, le 6 octobre, en RDC, une cinquantaine d'ONG internationales et locales se sont élevées contre la candidature du pays au Conseil des droits de l'Homme à Genève. Elles ont mis en exergue les «multiples violations des droits de l'Homme» dont le pouvoir et ses forces d'ordre et de sécurité seraient responsables.



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