Cameroun – Crise anglophone : Biya et Cie traduits à la CPI, Issa Tchiroma miraculeusement épargné

Posted on October 17, 2017 21:18:19 Filed in Cameroun


 
Paul Biya."C'est le chef des armées qui nous avait envoyés", n'hésiteront pas dire ceux qui prennet prétexte du maintien de l'ordre et de la sauvegarde de l'intégrité du Cameroun.

Auteur "régalien" de l'ordre de militarisation des régions anglophones -en guise de réponse gouvernementale aux revendications corporatistes et identitaires des anglophones qui se sont par la suite muées en menace de sécession, le président camerounais, Paul Biya et quelques-uns de ses principaux collaborateurs pourraient bientôt faire face à la justice internationale, ou à tout le moins, être menacés de devoir éventuellement être confrontés à celle-ci. Pour "génocide et crime contre l'humanité" ! C'est, aux dernières nouvelles l'un des développements à ce jour de la crise anglophone à laquelle le Cameroun est confronté depuis bientôt un an.

La nouvelle de la traduction du chef de l'Etat camerounais devant la justice internationale, publiée dimanche par le très sérieux quotidien "Le Messager" que l'on soupçonnerait difficilement de sympathies sécessionnistes, a de quoi ébranler le landernau sociopolitique camerounais.

Paul Biya (Président de la République), René Emmanuel Sadi (ministre de l'Administration Territoriale et de la Décentralisation), Laurent Esso (ministre de la Justice), Jacques Fame Ndongo (ministre de l'Enseignement Supérieur), Joseph Beti Assomo (ministre délégué à la présidence en charge de la Défense),  Martin Belinga Eboutou (Directeur du Cabinet civil), Jean-Baptiste Bokam (Secrétaire d'Etat à la gendarmerie nationale), Adolphe Lélé Lafrique (Gouverneur du Nord-Ouest) et Bernard Okalai Bilai (Gouverneur du Sud-Ouest), tous accusés de génocide et de crime contre l'humanité par les sécessionnistes, cela peut paraître excessif, les nombreuses bavures militaro-policières en zones anglophones qui ont fait des dizaines de morts dans les deux régions anglophones depuis novembre 2016 ayant été jusqu'ici mis sur le compte des excès des forces de sécurité dont il n'a pas toujours été prouvé qu'ils aient forcément reçu l'ordre de tuer et de torturer, comme ils l'ont fait dans le cadre de ce qui n'était a priori que des opérations de maintien de l'ordre. 

Mais l'action engagée par  Sisuku Ayuk Tambe, le leader du mouvement sécessionniste  Southern Cameroons Ambazonia Consortium United Front (SCACUF) contre les autorités camerounaises n'en étaient pas moins prévisible, tant il est vrai que dans l'impossibilité d'identifier les militaires, gendarmes et policiers qui ont perpétré de graves violations des droits de l'homme sous le couvert du maintien de l'ordre, il revient à ceux qui les ont déployés de répondre des actes de ces irresponsables. 

Tentative d'intimidation du régime ou volonté réelle de faire punir les exactions ?

C'est ce qui justifie la liste des "nominés" à la justice internationale triés sur le volet par Ayuk Sisiku et ses partisans, pour qui « Ces personnalités ou membres du Gouvernement sont directement responsables des tueries, de la torture, des viols et des enlèvements depuis octobre 2016 ».

A lire cependant entre les lignes, la démarche des accusateurs des autorités camerounaises ressemblent plus à une façon de dissuader l'Etat de poursuivre la répression des manifestations qu'à une véritable traduction devant la justice internationale, dans la mesure où ils font savoir  que si des mesures urgentes ne sont pas prises, le génocide en cours et les crimes contre l'humanité pourraient s'intensifier. Ce qui n'enlève rien, bien entendu, à la gravité de leurs accusations, puisqu'ils mentionnent que les autorités indexées ont donné l'ordre pour que des manifestants qui marchaient « avec l'arbre de paix en main », soient abattus. «Plus de 50 manifestants y compris des enfants ont été confirmés morts, certains qui ont reçus des balles sont encore hospitalisés et plus de 100 autres sont portés disparus».

Une accusation qui pourrait bien s'appliquer pour le cas d'espèce au gouverneur de la région du Sud-ouest, qui, ayant perdu son flegme après les manifestations du 22 septembre, avaient averti que les « chiens » -entendez les manifestants- qui commettaient des actes de vandalisme devaient être arrêtés par leurs propriétaires au risque de devoir faire face à la rigueur des forces de l'ordre. Un avertissement qui avait été lancé par monsieur Okalia Bilai alors que les anglophones, à l'appel du chef sécessionniste Ayuk Tambe, installé aux Etats-Unis, s'apprêtaient à « proclamer symboliquement l'indépendance de l'Etat d'"Ambazonie" », synonyme de partition du Cameroun.

Issa Tchiroma épargné par « ses amis sécessionnistes » ?

La plainte contre monsieur Biya et ses collaborateurs intervient cependant à un moment où les autorités camerounaises, tout en niant catégoriquement les faits de meurtres, torture, arrestations massives et mauvaises conditions de détention des anglophones que leur impute l'ONG Amnesty International, ont annoncé qu'elles mettront sur pied une commission d'enquête pour voir s'il y a eu des dérapages dans la conduite des forces de sécurité lors des opérations de maintien de l'ordre.

Toutefois, le ministre Camerounais de la communication, Issa Tchiroma, par ailleurs porte-parole du gouvernement qui parle d'« Accusations fallacieuses » et de « chiffres fantaisistes » au sujet des dénonciations d'Amnesty International, pense que les très "professionnels" militaires, gendarmes et policiers camerounais peuvent difficilement être pris à défaut : « Si d'aventure, il était établi que quelques brebis galeuses auraient fait indûment usage d'une force excessive, il va sans dire que les responsables militaires prendront les décisions qui s'imposent, assure-t-il. Mais je doute fort, compte tenu du professionnalisme de nos forces de défense et de sécurité, que tel soit le cas », a fait savoir le membre du gouvernement camerounais dont beaucoup s'étonnent que son nom ne figure pas sur la liste des personnes traduites devant la CPI par Sisiku Ayuk Tambe, alors que tout au long de la crise anglophone, il est, de toutes les personnalités camerounaises, celui qui a déversé le plus de haine contre les anglophones qu'il qualifie souvent de "terroristes".

Plaisantant sur la question, un observateur a affirmé lundi : « Issa Tchiroma est un pro-sécessionniste. Il veut se venger du régime Biya qui l'a maintenu en détention pendant sept ans, à la suite du putsch avorté du 06 avril 1984. C'est pour cela qu'il s'est entendu avec les leaders sécessionnistes pour dire à chaque fois les mots qui blessent davantage, question de révolter les masses anglophones, et de les pousser à l'action violente qui serait vigoureusement réprimée par les forces de sécurité, tout ceci devant se retourner in fine contre Biya. Sinon, expliquez-moi que cet idéologue de la répression a pu échapper aux plaignants alors qu'il est, dans cette crise, plus en première ligne que Biya, tous ses ministres et gouverneurs réunis. »
 

Bis repetita

Ce n'est pas la première fois qu'est évoquée l'éventualité d'un procès international pour génocide et crime contre l'humanité.

En mars dernier, sous la direction de Karim Khan, ancien procureur principal de la Couronne à la Commission du droit de l'Angleterre et du Pays de Galles et au Bureau du Procureur du TPI pour l'ex-Yougoslavie et au Rwanda, un groupe d'avocats anglais et camerounais avaient engagé une démarche similaire sans avoir été contactés par les sécessionnistes du SCACUF, en concoctant un dossier de plainte contre le Cameroun à la CPI, pour « actes génocidaires ».

A l'époque, l'ancien Bâtonnier camerounais, Bernard Muna (frère ainé du candidat à l'élection présidentielle de 2018, l'anglophone Akere Muna), fort de son expérience d'ancien Procureur du Tribunal Pénal International pour le Rwanda, s'était certes refusé à faire le parallèle entre la situation prévalant au Cameroun anglophone et le génocide rwandais, en affirmant « Le génocide camerounais n'est pas similaire au génocide rwandais où on a connu les massacres de familles entières ». Mais il avait estimé « que les actions menées dans ces régions peuvent être qualifiées ainsi ».

Puis, témoignant de la situation dans les régions du Nord-ouest et du sud-ouest, il confiera à nos confrères du quotidien "La Nouvelle Expression" : « Nous avons vu des hommes en tenue enfoncer les portes des domiciles ou des cités universitaires, pour sortir les étudiants, les amener dans la rue, et les traîner dans la boue. Nous vivons dans les tribunaux des atteintes graves à la culture anglo-saxonne, dans les universités et les écoles. Ajouté à cela la connexion internet coupée depuis plusieurs mois ».

 
© Un homme arrêté à Buea au Cameroun angolphone en marge de la protestation du 1er octobre 2017. © via REUTERS TV

Des faits et actes qui ressemblent à s'y méprendre à ceux pouvant être constitutifs de faits de génocide, si l'on convient qu'aux termes de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, il y a génocide dans les cas de meurtre de membres d'un groupe; atteinte grave à l'intégrité mentale de membres d'un groupe, soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique, totale ou partielle, etc.

D'un coup d'essai, un coup d'épée dans l'eau ?

Ceci étant, il est fort à parier que la plainte des sécessionnistes pourrait bien ne pas prospérer auprès de la CPI, qui a démontré ces dernières années qu'elle est une institution politique sachant jongler avec le droit, épargnant les plus forts et donnant l'assaut aux faibles. Or par ces temps où l'Occident –qui pilote les actions de la CPI (Cf. révélations de Mediapart sur le procès contre Laurent Gbagbo) soutient le refus catégorique de l'Irak et de l'Espagne de laisser respectivement le Kurdistan et la Catalogne parler de leur droit à l'indépendance, au point de menacer les indépendantistes de représailles militaires, il serait malvenu de trainer devant la justice internationale, un autre puissant, Paul Biya, qui plus est, est un éminent client des établissements hôteliers et hospitaliers des "pays de l'homme blanc".    


Ndam Njoya Nzoméné



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