Pourquoi la question de Jérusalem est-elle cruciale pour les évangélistes américains ?

Posted on January 5, 2018 14:17:18 Filed in International


                                                 Donald Trump entouré de ses conseillers et de leaders évangélistes, priant pour les victimes de l'ouragan Harvey. Kevin Lamarque/Reuters



Les chrétiens ultraconservateurs – plus de 50 millions de personnes – représentent une base électorale solide pour les républicains de manière générale, et Donald Trump en particulier.

Depuis l'annonce de Donald Trump sur Jérusalem, la droite religieuse américaine a de quoi se réjouir. Elle n'a d'ailleurs pas manqué de le faire savoir. « Le président a encore une fois démontré à ses partisans évangéliques qu'il fera ce qu'il dit qu'il va faire », s'est réjoui Johnnie Moore, porte-parole des conseillers évangéliques du président américain. Plus enthousiaste encore est Paula White, pasteure d'une « méga-église » de Floride : « Encore une fois, le président Trump a montré au monde ce que j'ai toujours su. Il est un leader qui est prêt à faire ce qui est juste, malgré les sceptiques et les critiques. Les évangéliques sont en extase, car Israël est pour nous un lieu sacré et le peuple juif est notre meilleur ami. »

Plusieurs facteurs ont contribué à la décision du président, il est vrai, mais l'un des plus déterminants reste la campagne intense menée par sa base électorale principale, à savoir les évangélistes américains. La question de Jérusalem leur tient particulièrement à cœur, et ce n'est pas un hasard si le Jerusalem Embassy Act de 1995 (loi qui prévoit le déplacement de l'ambassade américaine de Tel-Aviv vers la ville trois fois sainte) a été voté à leur initiative.

Ces chrétiens ultraconservateurs – plus de 50 millions de personnes – représentent une base électorale solide pour les républicains de manière générale, et Donald Trump en particulier : plus de 80 % d'entre eux ont voté pour lui, alors que la majorité de la communauté juive américaine a voté pour son adversaire démocrate Hillary Clinton. En termes de valeurs chrétiennes, il n'est pas exactement le candidat idéal : il est plusieurs fois divorcé, a bâti sa fortune sur les casinos et a souvent tenu des propos péjoratifs sur les femmes. Mais Hillary Clinton et ses idées libérales (comme son soutien au mariage gay et à l'avortement) représentaient une menace bien plus dangereuse pour cette tranche de la société américaine.

Depuis l'investiture du milliardaire en janvier dernier, ses conseillers évangélistes et plusieurs groupes, tels American Christian Leaders for Israel, My Faith Votes, la National Christian Leadership Conference for Israel, ou encore le Christian Zionist Congress, ont intensifié leurs appels à reconnaître Jérusalem comme « capitale indivisible » d'Israël et à y déplacer l'ambassade américaine. Leur présence quotidienne dans les couloirs de la Maison-Blanche pour évoquer la question est de notoriété publique. Rien d'étonnant quand on sait que leurs interférences dans la vie politique américaine peuvent être retracées jusqu'au XIXe siècle. Mais c'est surtout dans les années 1970 et 1980, en pleine guerre froide, que le rôle des évangéliques devient conséquent, grâce à des hommes tels Billy Graham et Jerry Falwell, des leaders évangélistes qui ont réussi à s'attirer l'engouement des foules. La tournée « I Love America » de 1976, organisée par le révérend Jerry Falwell, avait pour but de réveiller la conscience sociale, certes, mais aussi politique et patriotique de l'Américain moyen. Ces efforts portent leurs fruits puisque Ronald Reagan, ouvertement soutenu par Falwell, est élu à la présidence en 1980, en pleine crise des otages américains en Iran.

L'attachement des évangélistes à la question de Jérusalem, évoquée dans les programmes de tous les prédécesseurs, ou presque, de Donald Trump, est avant tout dû à leur interprétation de la Bible et de ses prophéties. Pour nombre de chrétiens conservateurs, et plus particulièrement ceux de la « Bible Belt » (ou « ceinture » d'États américains où le protestantisme rigoriste est fortement pratiqué), le retour du Christ sur terre, imminent, relève de la reconnaissance d'un État juif : c'est en Israël que doit avoir lieu l'avènement du Messie, au terme d'un combat final entre les forces du Bien et celles du Mal au pied de la colline Armageddon.

Entouré de nombreux chrétiens évangéliques, comme son vice-président Mike Pence, son ex-conseiller Steve Bannon, chrétien sioniste autoproclamé, ou Tom Cotton, sénateur de l'Arkansas, Donald Trump se devait de récupérer cette base. Selon des sondages récents, dont celui du Pew Research Center, ils étaient 78 % à le soutenir en décembre dernier, mais ne sont que 61 % aujourd'hui. Englué dans les méandres d'une enquête nationale sur une possible collusion avec Moscou au cours de sa campagne présidentielle, le président américain en perte de popularité ne pouvait repousser l'échéance plus longtemps. En Israël même, des dizaines de milliers de citoyens manifestent chaque semaine contre leur Premier ministre, Benjamin Netanyahu, qui fait lui aussi l'objet d'une enquête, pour corruption cette fois. Sans grand effet concret pour l'instant – le statut de Jérusalem n'a été reconnu qu'oralement par Washington et un déménagement de l'ambassade américaine prendra des années –, l'annonce de Donald Trump sur la ville sainte aura eu le mérite de détourner, ne fût-ce que pour un temps, l'attention de l'opinion publique, tout en satisfaisant ses alliés et mécènes.

Samia MEDAWAR



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