En Afrique, le football vire au trafic d'êtres humains

Posted on March 8, 2018 22:45:57 Filed in Sport



Les talents africains sont meutris par des agents

Dans leur livre "Magique Système: l'esclavage moderne des footballeurs africains", les journalistes Barthélémy Gaillard et Christophe Gleizes dressent le portrait d'un football africain meurtri par les escroqueries, la corruption et l'exode massif de joueurs – talentueux ou non – prêts à tout pour rejoindre l'Europe.

Neymar 222 millions d'euros, Coutinho 160 millions, Ousmane Dembélé 140 millions… Si le marché des transferts bat des records, les disparités dans le monde du football n'ont jamais été aussi importantes. Loin de ces sommes astronomiques, le traitement de l'écrasante majorité des protagonistes du milieu ne s'améliore pas. Notamment pour les joueurs africains, qui continuent de percevoir l'Europe comme un eldorado où tous les rêves sont possibles. Mais ce mirage laisse trop souvent place aux désillusions, à l'escroquerie et à la misère.

Pour leur livre Magique Système : l'esclavage moderne des footballeurs africains, les journalistes Barthélémy Gaillard (Vice France) et Christophe Gleizes (So Foot) ont enquêté en Afrique durant plus d'un an, interrogeant les acteurs locaux : joueurs, entraîneurs, dirigeants et même agents peu scrupuleux. Et le bilan est alarmant : pour les joueurs, les agents et les clubs, toutes les combines sont permises.


Âge relatif pour succès relatif

Après une préface signée Claude Le Roy, actuel sélectionneur du Togo passé par plusieurs autres équipes nationales du continent, l'ouvrage explore les filières de recrutement, où s'entremêlent arnaques, mensonges et tricheries. Car, dans une Afrique subsaharienne où règne toujours l'extrême pauvreté, l'immense majorité des jeunes grandit avec l'espoir de devenir footballeur professionnel, en regardant les idoles que sont Yaya Touré, Didier Drogba, Samuel Eto'o ou plus récemment Sadio Mané. Un rêve accessible presque uniquement en Europe (la Chine et le Qatar s'ouvrent à eux peu à peu), qui poussent ces jeunes en quête d'ascension sociale à prendre des risques inconsidérés. Pas moins de 6.000 mineurs tentent ainsi de se rendre chaque année sur le Vieux continent, légalement ou non – avec un taux d'échec qui avoisine les 70%.

Pour faire monter leur valeur et se rendre plus attractifs aux yeux des écuries européennes, les joueurs trichent. Près de 90% d'entre eux baissent leur âge (d'environ 3 ou 4 ans, en moyenne), grâce au laxisme des administrations. Une pratique née au Nigéria, qui gangrène tout un système. Dans ce secteur hyper-concurrentiel, si un joueur lambda truque son âge, alors tous les autres sont obligés de faire pareil. Y compris les meilleurs d'entre eux.

Ainsi, les équipes nationales africaines de jeunes dominent toutes les compétitions internationales. Modeste sélection du foot pro, le Nigéria était pourtant quintuple champion du monde en titre des moins de 17 ans quand la FIFA a instauré des IRM du poignet obligatoire lors de la dernière édition. Résultat ? Sur 60 joueurs, le Nigéria n'a pu en présenter que 34. Tous les titulaires ont été recalés.

Une pratique qui donne des cas ahurissants, comme ce footballeur congolais qui se retrouve avec 4 dates de naissance différentes. Ou encore l'exemple de Franck Kessié, joueur ivoirien du Milan AC officiellement né en 1996, mais qui selon les documents de sa fédération a vu le jour le 1er janvier 1991. Si la méthode a quelques ressorts comiques, elle témoigne surtout de l'infortune perpétuelle que veulent fuir ces sportifs en herbe.

Des escroqueries à la pelle

Avant de rejoindre l'Europe, la célébrité, l'argent et les belles voitures, le parcours est semé d'embûches. Dans les quartiers défavorisés, des académies bidon arnaquent les joueurs. Elles font payer les familles en échange d'une formation précaire sur un terrain de poussière avec des ballons crevés.

De faux agents écument ces mêmes terrains, à la recherche de la perle rare. Du moins, c'est ce qu'ils font croire. Ces "formateurs auto-proclamés, agents non affiliés ou recruteurs douteux", comparables à des négriers, traitent des joueurs comme d'une quelconque marchandise. En échange d'une promesse de tests dans des clubs européens, la famille du jeune espoir en question doit payer plusieurs milliers d'euros. Mais une fois la transaction effectuée, plus aucune trace de l'agent.

Pour ceux qui ne se font pas arnaquer dès le départ, le rêve d'intégrer Manchester United, le Paris Saint-Germain ou le Real Madrid est très souvent hors de portée. Les agents amènent ces joueurs maliens, guinéens ou encore sénégalais, talentueux ou non, en Europe, avant de les abandonner en cas d'échec. Seuls, ils se retrouvent livrés à eux-mêmes, parfois sans emploi ni logement, avec l'obligation morale de rembourser la famille restée au pays.

La complicité des occidentaux

Mais l'aspect le plus nauséabond de ce système demeure sûrement le comportement des non-Africains, qui profitent des immenses failles. Et pillent tout éventuel profit du marché, en attirant dans leurs filets les joueurs les plus prometteurs qui peuvent rapporter gros à la vente. La branche africaine d'Aspire, une fondation qui dépend du Qatar, a déjà testé plus de 4 millions de jeunes joueurs depuis sa création en 2007. "Un essorage industriel", qui tient plus de la traite coloniale que du "projet humanitaire" tant vanté par l'organisation.

Les clubs européens ne sont, eux non plus, pas exempts de tout reproche. De leur point de vue, le joueur "typique" africain est une affaire : il est puissant, endurant, volontaire, et surtout il ne coûte pas cher. Alors on peut se permettre d'en tester une dizaine. S'ils sont bons, c'est une excellente affaire sportive et financière ; s'ils sont mauvais, on peut les remercier d'être venus jusqu'ici. Sans se préoccuper le moins du monde de leurs conditions. Une technique très répandue au Portugal, où des clubs spéculent sur les joueurs, placent les meilleurs d'entre eux dans leur équipe réserve abondante, avant de chercher un éventuel acheteur.

Un commerce d'êtres humains, avec des victimes consentantes

Mais peut-on pour autant parler d'un "esclavage moderne" ? Pas forcément, car les victimes sont consentantes. Et c'est bien là que réside tout le caractère vicieux de la chose. Le football est devenu le nouveau pétrole de tout un continent, et les jeunes joueurs sont les victimes collatérales de l'ultra-libéralisme qui régit le marché.

La seule solution pérenne semble résider dans l'amélioration des championnats locaux. Mais pour cela, encore faudrait-il conserver les meilleurs joueurs. Or, ceux-ci ne rêvent que d'Europe et grands clubs. Ils fuient dès qu'une potentielle meilleure opportunité se présente. De plus, l'argent octroyé aux fédérations disparaît régulièrement de façon mystérieuse. Rongés par la corruption systématique, les clubs professionnels africains manquent de moyens.

Et finalement, tout le monde rejette la faute sur l'autre pour expliquer cette situation catastrophique, comme le montre cette récente invective sur Twitter entre le joueur du FC Metz et international camerounais Benoît Assou-Ekotto et le jeune premier du football français Kylian Mbappé. Un problème perpétuel de grande ampleur pour tout un continent, qui risque de perdurer quelques années encore.



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