Asie du Sud-Est : La Malaisie tourne une page de 61 ans

Posted on May 15, 2018 09:48:46 Filed in International



Au pouvoir depuis l'indépendance, obtenue en 1957, l'Organisation nationale de l'unité malaise (UMNO) a été détrônée mercredi par l'ex-premier ministre Mahathir Mohamad. La corruption du chef du gouvernement sortant a pesé lourd

    La Malaisie a tourné, mercredi 9 mai au soir, une page d'histoire de 61 ans: la cuisante défaite de l'Organisation nationale de l'unité malaise (UMNO), parti au pouvoir depuis l'indépendance en 1957, a pris experts et diplomates par surprise, même si l'on savait la crédibilité du premier ministre sortant, Najib Razak, profondément érodée par un scandale de corruption dans lequel il est directement impliqué.

Durant les meetings de la courte campagne électorale, on sentait d'ailleurs que le vent était en train de tourner: le retour aux affaires, mais cette fois du côté de l'opposition, de l'ex-homme fort de la Malaisie, Mahathir Mohamad, dont Najib Razak fut naguère l'un des protégés, avait galvanisé les foules. Y compris les foules de la majorité malaise musulmane, normalement plus enclines à voter pour l'UMNO, formation qui est avant tout la plateforme représentant l'ethnie principale (60% de la population).

Ancêtre de la politique malaisienne, Mahathir, 92 ans et déjà premier ministre entre 1981 et 2003, s'est montré d'emblée pressé de prendre ses fonctions. La Fédération de Malaisie est une monarchie constitutionnelle au sein de laquelle les neuf sultans se relaient par rotation, chacun devenant roi pour cinq ans. Il revient au monarque de charger le chef du parti qui a remporté les élections de former un gouvernement.

Un étrange jour d'élections

Selon des résultats publiés jeudi en fin de matinée, l'opposition, réunie sous la bannière de la coalition Pakatan Harapan (Alliance de l'espoir), dont Mahathir est la figure de proue, a gagné 113 des 222 sièges du parlement, tandis que l'UMNO et ses alliés, regroupés au sein de la coalition gouvernementale du Barisan Nasional (Front national), ne parvenaient à conserver que 79 sièges. Une humiliation pour le premier ministre sortant, Najib Razak, au pouvoir depuis neuf ans.

«Najib», comme tout le monde l'appelle familièrement, avait pourtant fait le maximum pour assurer une victoire qui pouvait apparaître, ces derniers jours, comme délicate mais probable: dernièrement, un nouveau redécoupage des circonscriptions avait, une fois de plus, avantagé l'UMNO dans ses bastions électoraux traditionnels. Et en décidant d'organiser curieusement les élections un mercredi, le gouvernement pensait, à juste titre, qu'une partie des électeurs ne feraient pas le déplacement, surtout ceux qui seraient forcés de retourner dans leur ville d'origine pour aller voter.

Mais rien n'y a fait. Pour une fois, les manipulations de ce régime de semi-démocratie, où les opposants partent souvent perdants, n'ont pas fonctionné. «Vous verrez, ces élections vont donner lieu à un tsunami populaire en notre faveur», avait prédit, la semaine dernière, un autre ténor de l'opposition, le vieux Sino-Malaisien Lim Kit Siang.

Dénonciation de la corruption

A la veille du scrutin, il était clair qu'une éventuelle victoire de l'opposition serait conditionnée à sa capacité de convaincre l'électeur malais des campagnes de renoncer à son soutien à l'UMNO. Depuis les années 1970, un système de discrimination positive avantage avant tout les Malais «de souche» dans cette nation multiculturelle traditionnellement clivée entre majorité malaise et minorités ethniques chinoise (25%) et indienne (6%).

La plupart des électeurs chinois et indiens ont d'ailleurs, cette fois-ci, abandonné le peu de soutien qu'ils accordaient à la coalition au pouvoir. Et le fait que Mahathir soit lui-même un nationaliste malais musulman des plus revendiqués a pesé sur la victoire de sa coalition, qui ne pouvait ainsi pas être perçue comme «menaçante» pour l'électorat malais.

Deux facteurs expliquent la défaite de la coalition sortante, qui avait battu des records de longévité mondiale pour un parti au pouvoir. Le chef du gouvernement a payé cher le scandale du fonds souverain 1MDB, affaire dans le cadre de laquelle il est accusé d'avoir siphonné sur son compte en banque personnel 546 millions d'euros. Ce qu'il a toujours nié. Mais sans convaincre: l'affaire ayant des ramifications internationales, la justice américaine l'avait quasiment désigné, il y a deux ans, sans le nommer explicitement mais en évoquant «l'officiel malaisien 1», comme étant bien le récipiendaire de cette somme considérable.

L'opposition n'a cessé pendant la campagne de dénoncer la corruption du gouvernement. «Najib aime tellement l'argent que le jour où il mourra, il pensera pouvoir graisser la patte du gardien du paradis…», avait lancé Mahathir, dimanche, lors d'un de ses derniers meetings. La question de poursuivre Najib en cas de victoire s'est posée durant la campagne. «Si Najib s'enfuit à l'étranger, je le ferai poursuivre par Interpol», lançait Mahathir la semaine dernière. Mais après sa victoire, il a déclaré qu'il ne fallait pas commencer cette nouvelle ère dans un «esprit de revanche».

Toujours plus d'inégalités sociales

L'autre réalité qui a provoqué une désaffection d'une partie importante de l'électorat est la hausse des prix et le renchérissement général du coût de la vie: la Malaisie a beau être le pays qui jouit du plus fort produit national brut par tête d'habitant en Asie du Sud-Est (après les micro-Etats de Singapour et de Brunei), la prospérité économique n'a pas, ces derniers temps, profité à tout le monde et les inégalités sociales se sont creusées.

La question qui se pose désormais est d'imaginer comment une coalition hétéroclite de quatre partis (dont le Bersatu, ou Unite, de Mahathir) va pouvoir gouverner. La spectaculaire réconciliation entre Mahathir et Anwar Ibrahim, son ancien vice-premier ministre tombé en disgrâce, mais qui devrait être bientôt libéré de prison où il purge une peine pour «sodomie» (cette pratique étant illégale dans la conservatrice Malaisie), fut l'une des données marquantes de ces élections surprises.

Dans un entretien accordé au Monde en 2015, Mahathir avait déclaré, en parlant d'Anwar Ibrahim, qui devrait sans doute remplacer, dans deux ans, le vieil homme au poste de premier ministre en vertu d'un accord passé entre les deux leaders: «Ce monsieur a des mœurs douteuses. Et quand il était mon vice-premier ministre et qu'il occupait aussi le poste de ministre des Finances, il était nul.» La Malaisie n'a peut-être pas fini de surprendre.

Bruno Philip



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